M.A Germanos & C. Miller : « Sociolinguistique urbaine en domaine arabophone : quels enjeux ? » Introduction au numéro 138 de Langage et Société

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  © Langage et société   n° 138 – décembre 2011 IntroductionSociolinguistique urbaine en domaine arabophone : quels enjeux ? Marie-Aimée Germanos, INALCO, magermanos@yahoo.comCatherine Miller, CNRS, IREMAM, catherine.miller@cjb.ma 1. Préambule Ce numéro de Langage et Société est consacré à une aire géographique et « culturelle » spécifique, celle du monde arabe, dont les travaux de sociolinguistique demeurent souvent peu connus en dehors des spé-cialistes du champ. Comme dans toute relation de type asymétrique, il semble évident que la circulation des courants théoriques se fait plutôt à sens unique : les recherches en sociolinguistique en domaine arabe, surtout celles se réclamant de l’approche variationniste, se nourrissent plus des théories élaborées au « centre » (inévitablement occidental) que l’inverse. Cette « domination » des paradigmes a parfois induit les chercheurs à appliquer de façon mécanique les modèles élaborés au centre sans tenir compte des spécificités des sociétés concernées, comme si la recherche de l’universel serait forcément plus moderne et sortirait la linguistique arabe des travers de l’orientalisme, en particulier lorsqu’il s’agit de « la dialectologie arabe », discipline sur laquelle continue de peser le soupçon du colonialisme.Il n’est pas possible, ici, de présenter en détail l’historique et le panorama des travaux de sociolinguistique en domaine arabe et nous renvoyons le lecteur à quelques références présentant un état des lieux  MARIE-AIMÉE GERMANOS ET CATHERINE MILLER6 dans le domaine 1 . Le bref exposé qui suit vise avant tout à souligner les évolutions et acquis principaux dans le domaine de l’étude du contact et de la variation intra-arabe en milieu urbain. On constate, ici comme ailleurs, que les objets et méthodes de recherche de la sociolinguis-tique sont largement tributaires des idéologies ambiantes. Aux travaux marqués par le panarabisme, qui postulaient l’inévitable suprématie de l’arabe standard, ont succédé des travaux soulignant la diversité et la complexité des situations urbaines, s’accordant assez bien avec un contexte global où plurilinguisme et diversité ne sont plus perçus comme des carcans mais comme des potentiels. Au-delà des idéologies politiques, les travaux de sociolinguistique en domaine arabe doivent également naviguer entre différents écueils méthodologiques et théo-riques qui pourraient se résumer en une phrase lapidaire : comment éviter les pièges d’un culturalisme essentialiste tout en parvenant à ne pas omettre certains facteurs ‘locaux’. Un exemple : la catégorie « classe sociale » demeure un facteur explicatif de peu de poids face à la caté-gorie « communauté », que celle-ci soit à base régionale, ethnique ou confessionnelle. L’appartenance communautaire bien appréhendée par les tenants d’une dialectologie historique a cependant été trop souvent considérée comme une donnée intrinsèque et a masqué la variabilité des pratiques en fonction des types d’interactions et de contextes. Un des pièges consiste ici à appréhender les affiliations communautaires comme des formes exclusivement traditionnelles d’organisation sociale et à oublier qu’elles sont en recomposition et mutation perpétuelles, donnant ainsi lieu au recyclage ou à la transformation de nombreux stéréotypes. Les débats passionnés et houleux autour de la validité et de l’utilité de catégorisations telles que « Bédouin, parlers bédouins, traits bédouins » ou des indexations comme « féminité/virilité » témoignent de cette tension entre universalisme et culturalisme. Pendant longtemps, qu’ils soient plutôt dialectologues ou variationnistes, les chercheurs ont peu travaillé sur les perceptions que les locuteurs pouvaient avoir des phénomènes de variation. Les communications que nous présentons dans ce dossier s’inscrivent dans un nouveau courant qui essaie d’ana-lyser l’interaction entre faits « objectifs » et représentations. 1. Daher (1987), Haeri (2000), Owens (2001), Miller et Caubet (2009) et Bassiouney (2009). Signalons également les nombreuses notices disponibles dans l’ Encyclopedia of Arabic Language and Linguistics   de Versteegh et al. (eds.)   (2006-2009).  INTRODUCTION7 2. Petit état des lieux  Diglossie, standard et prestige  Les premiers travaux de sociolinguistique se sont longtemps concentrés sur les rapports entretenus entre l’arabe standard (qui, rappelons-le, n’est pas une variété maternelle de la langue) et l’arabe dialectal, suite en particulier au débat suscité par le modèle diglossique présenté par Ferguson 2  (1959a) et à sa réinterprétation en termes de pluriglossie, continuum ou style mixte. L’étude de la variation ou de l’alternance standard/dialecte en domaine arabophone a donc suscité de nom-breuses études 3 . Lors de l’émergence des premiers travaux variation-nistes aux États-Unis, on constate une tendance à postuler que l’arabe standard représente la variété prestigieuse pouvant à ce titre constituer une « cible » du changement linguistique. Cet état de fait, influant tant le choix des variables que parfois les analyses, découlait du prestige – réel – dont jouit l’arabe standard, prestige renforcé par le contexte sociopolitique dans des pays ayant récemment accédé à l’indépendance et prenant pour langue officielle la  fuṣḥa   (arabe standard) et par l’idée généralement véhiculée chez les arabophones selon laquelle l’avenir de leur langue prendrait la forme d’une convergence vers une variété unique puisant sa source dans cette  fuṣḥa  éventuellement « moderni-sée » ou « simplifiée » (Ferguson 1959b, Eisele 2003). Les travaux socio-linguistiques menés sur les langues européennes, où la variété standard de la langue peut être basée sur une variété maternelle et constituer la cible du changement, ont également influé sur cette conception du prestige inhérent au parler standard.Or, les schémas de variation décrits par les premières études s’inté-ressant à la variation standard / dialectal et les conclusions des premiers travaux portant sur le changement linguistique en milieu urbain (Palva 1982 et Holes 1983) mirent en lumière le rôle important des variétés/variantes dialectales dans la direction prise par le changement linguis-tique. Ces travaux indiquaient que certaines variétés dialectales béné-ficiaient également d’un prestige social, et que le changement pouvait tendre vers une diffusion non de la variante dialectale coïncidant avec celle du standard, mais bel et bien de la variante divergente du stan- 2. Après une première introduction de la notion dans les études arabes par Marçais (1930). Voir Ferguson (1991) pour une révision du concept.3. Voir Mejdell (2006) pour une synthèse sur les travaux sur la di-pluriglossie et le style mixte dans le domaine arabophone contemporain et Lentin (2008) pour une biblio-graphie exhaustive incluant les travaux sur des formes plus anciennes et écrites d’arabe médian.  MARIE-AIMÉE GERMANOS ET CATHERINE MILLER8 dard, surtout si ces variantes relevaient de variétés urbaines. De plus, lorsque la variante standard phonologique n’était pas partagée avec une variété dialectale en usage dans la ville, son emploi demeurait limité à des items lexicaux spécifiques ( cf.  Abdel-Jawad 1981 ; Haeri 1991). Ibrahim (1986) souligna donc la nécessité d’établir une distinction entre variété standard et variété de prestige pour l’étude de la variation et du changement en domaine arabe (voir aussi dans cette direction Haeri 1991, Al-Wer 1997, Walters 1995). Contact et variation dialectale en contexte urbain : quels modèles ? L’étude de la variation dialectale en domaine urbain arabophone se par-tage en deux tendances principales.La première se place dans une perspective de dialectologie historique. En s’intéressant aux parlers urbains actuels et à leurs variations, les travaux mettent en évidence les conséquences de bouleversements démogra-phiques anciens ou plus récents (ou de diverses phases d’arabisation pour le Maghreb) dans la formation de variétés notamment communautaires, l’émergence de koinés urbaines, la diffusion de variantes parlées par les groupes migrants ou la conservation par des groupes minoritaires de(s) vieux traits des parlers citadins. Ces travaux reprennent les grandes catégories de la dialectologie qui distingue, à la suite des grammairiens arabes, les dialectes dits bédouins et les dialectes dits sédentaires sur la base d’une série de traits linguistiques (et non plus par référence à des modes de vie). La catégorie « sédentaire » se subdivise elle-même en dia-lectes citadins et ruraux. 4  Cette approche dialectologique historique est surtout bien représentée dans la description de l’évolution dialectale des villes du Maghreb (Aguade et al.  1998), de Bahreïn (Holes 1987) et de la Mésopotamie ; un travail qui a fait date en la matière est l’ouvrage de Blanc (1964) sur Bagdad 5 . Mais on la retrouve dans de nombreux autres 4. Cf.  Palva 2006 pour une synthèse sur les catégorisations dialectales. Au Maghreb, à la suite des travaux de W. et P. Marçais, Cantineau, Colin, M. Cohen etc., et en se basant sur l’histoire de l’arabisation de cette région, les dialectologues ont élaboré une catégorisation distinguant les parlers hilaliens (de type bédouin) et les parlers non-hilaliens (de type sédentaire : ruraux, citadins, montagnards, andalous etc..). Voir  Aguade et al.  1998 pour une synthèse sur cette question.5. Blanc montre que les différences entre parlers chrétien et juif d’une part (identifiés comme des parlers sédentaires de type qəltu ) et musulman d’autre part (identifié comme parler bédouin de type  gilit  ) ne relèvent pas d’une stricte division commu-nautaire qui aurait toujours prévalu mais sont le résultat d’un processus historique lié à la quasi-destruction de la ville de Bagdad et à son repeuplement par des groupes identifiés comme parlant des variétés bédouines à partir du XVII e  siècle. Ces variétés « bédouines » urbanisées ont donné naissance au parler musulman contemporain  INTRODUCTION9 travaux s’intéressant aux processus de koinéisation qui auraient donné naissance aux parlers urbains contemporains, comme celui du Caire, que Woidich (1994) identifie comme ayant émergé dans la deuxième partie du XIX  e  siècle. La question des facteurs qui ont favorisé ou pas le maintien de variétés communautaires au sein des villes arabophones reste un domaine à explorer de façon plus systématique. On a pu noter que les différences dialectales – qui ont parfois pu être stables pendant des siècles – tendent à s’amenuiser dans certaines villes, où l’on observe des convergences, au moins dans l’espace public, vers le parler des groupes les plus influents (Abu-Haidar 1991 ou Holes 1987 pour l´accommodation linguistique des chrétiens de Bagdad et des chiites de Manama). Lentin (2009) montre combien il faut être prudent dans l’analyse du changement chez les groupes communautaires. Au Proche-Orient, les communautés chrétiennes s’avèrent, selon les villes, diversement plus conservatrices – comme pour des variables lexicales à Damas (Lentin 2009) – ou plus enclines à adopter des formes urbaines allant dans le sens d’une évolution supra-locale commune à plusieurs villes régionales (comme leur adop-tion, ou leur usage plus fréquent, de /q/ > [ ʔ ] à Nazareth et Bethléem, cf. Havelova 2000 ; Amara 2005).Plus près de nous, les processus d’urbanisation et les transformations politiques qu’ont connus les villes du monde arabe dans la deuxième moitié du XX  e  siècle ont permis d’étudier le changement linguistique in vivo  et de s’intéresser aux phénomènes d’accommodation linguistique des migrants ou de leurs enfants et aux (éventuels) processus de convergence et de koinéisation. Ce champ est aujourd’hui très productif principale-ment au Moyen-Orient et dans une moindre mesure au Maghreb et mêle travaux plus variationnistes et plus sociodialectologiques 6 . La comparaison sur les impacts de la migration et de l’urbanisation dans plusieurs villes du monde arabe (Miller 2004, Owens 2005, Miller et al.  2007) souligne qu’il n’y a, en aucun cas, un seul modèle d’évolution linguistique, et que chaque ville représente un cas spécifique, même si on peut essayer d’éta-blir des grands archétypes. sans toutefois se diffuser aux communautés chrétiennes et juives qui gardent l’an-cienne variété citadine jusqu’au début du XX  e  siècle. Blanc avance plusieurs hypo-thèses qui permettraient d’expliquer la non-adoption du parler musulman par les autres groupes confessionnels de la ville : a) la ségrégation sociale des communau-tés respectives et b) le fait que le parler musulman ne pouvait fonctionner comme variété cible car les musulmans ne faisaient pas partie de l’élite gouvernante de la Mésopotamie à l’époque ottomane.6. Pour des synthèses et des bibliographies voir Holes (1995), Miller (2004) Miller et al.  (2007), Miller & Caubet (2010).
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