-« Le modèle de la montagne sous le Haut-Empire : vrai locus horridus ou prétexte littéraire? », Les Etudes Classiques, 77, 1, 2010, Namur, pp. 61-77

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-« Le modèle de la montagne sous le Haut-Empire : vrai locus horridus ou prétexte littéraire? », Les Etudes Classiques, 77, 1, 2010, Namur, pp. 61-77

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   Les Études Classiques  77 (2009), p. 60-76. LE MODÈLE DE LA MONTAGNESOUS LE HAUT-EMPIRE :vrai locus horridus  ou prétexte littéraire ?  Résumé.  — La montagne, quelle que soit la réalité de sa forme ou de son altitude,apparaît comme un des modèles de locus horridus  chez les Romains. Il s’agit devoir sur quels critères se fonde le modèle très péjoratif, essentiellement littéraire,mais aussi iconographique (fresques, mosaïques, cartes, monnaies), et de discutersa portée historique et ses conséquences dans les mentalités romaines de la périodeimpériale.« La Nature n’a rien établi de si haut que le courage ne puisse s’y élever.»(Quinte Curce, VII, 11, 10) La perception des montagnes est restée très conventionnelle 1  et assezimmuable pendant des siècles de littérature gréco-romaine. Les stéréotypesde la leçon de géographie de Denys le Périégète 2 , au II e  siècle, sont notamment très éloquents et peuvent aisément être retrouvés dans nombred’autres auteurs, car Denys donne une représentation très traditionnelle desmontagnes 3  : il utilise un savoir partagé par les Romains depuis des siècles,bien loin des notations réalistes, préférant les conventions poétiques, lestraits génériques littéraires, les  topoi  tels que le froid, la neige omni-présente, le vent, la hauteur extrême, les versants en falaises abruptes.Dans les sources littéraires antiques, la montagne est ainsi définie par   1. Cette idée a été développée par M. T ARPIN  dans une étude sur les Alpes :« Frontières naturelles et frontières culturelles dans les Alpes du Nord », dans  Lamontagne dans l’Antiquité  , Pau, 1992, p. 97-120.2. Cf. Ch. J ACOB ,  La description de la Terre habitée de Denys d’Alexandrie ou laleçon de géographie , Paris, 1990 ; Ch. Jacob, « L’œil et la mémoire : sur la Périégèsede la Terre habitée de Denys », dans  Arts et légendes d’espaces. Figures du voyage et rhétoriques du monde , Paris, 1981.3. Ch. Jacob parle de « vulgate », de « compilation » de la géographie tra-ditionnelle, d’« idées reçues, de superstitions », p. 23-25.  LE MODÈLE DE LA MONTAGNE SOUS LE HAUT-EMPIRE 61rapport à tous les autres paysages à travers un système binaire d’oppositionsthématiques que l’on peut présenter dans un ordre où la subjectivité est croissante : accidenté / plat ; obstacle / passage ; difficile / facile ;froid / tempéré ; rude / doux ; dangereux / sécurisant ; sombre / clair ;désagréable / agréable ; angoissant / rassurant. À ces contrastes fondés surla perception du relief s’ajoutent par conséquence directe ceux fondés sur laprésence humaine en montagne : sauvage / civilisé ; stérile / cultivé,oppositions qu’exprime par exemple Strabon 4 .La montagne décrite par les auteurs latins et grecs et représentée à lapériode impériale sur les mosaïques, fresques, monnaies, cartes, est tou- jours le terrain de l’extrême difficulté par l’omniprésence – littéraire – desobstacles et dangers naturels. Elle s’inscrit donc dans un modèle péjoratif,celui d’un locus horridus 5   puisqu’elle conjugue tous les éléments opposés àce qui définit le locus amoenus  romain, composé d’un relief modéré,fertile, avec une verdure sans forêt sauvage et avec des fleurs, où la beautéassocie facilité et utilité. Ainsi, aménager la montagne et vaincre lesmontagnards ne peuvent être qu’une épreuve de « force » avec la Naturehostile 6 , digne cependant d’être célébrée et commémorée par des stèles,voire des monuments 7 . Le topos  de la Nature au comble de l’hostilité Le champ lexical de la difficulté et des pièges est omniprésent, commeon le perçoit dans des expressions telles que saeua locorum 8 , fraudelocorum 9 , difficultate loci 10 , locorum asperitas 11 .  Les Romains consi-dèrent en effet que la Nature est comme une bête sauvage qu’il faut réduireet dépouiller de ses caractères premiers 12 . Quinte Curce résume les efforts   4. Str., IV, 6, 9 : « Tout le long de la chaîne des Alpes existent des régions decollines parfaitement propres à l’agriculture et des vallées bien colonisées. Mais en général, et surtout vers les crêtes, où se concentraient précisément les populationspillardes, le pays est pauvre et stérile à cause des gels et du sol rocailleux. »5. L’expression mons horridus est utilisée par Apulée,  Met. , IV, 6, 2.6. Str., IV, 6, 6 : « Il n’y a pas partout moyen de forcer la Nature quand on tra-verse des rochers et des escarpements d’une hauteur démesurée, qui tantôt dressent des falaises au-dessus de la route, tantôt ouvrent des précipices au-dessous d’elle. »7. Les plus célèbres sont le Trophée de Pompée (Pyrénées), celui de la Turbie et l’arc de Suse (Alpes).8. Sil. It., IV, 760.9. Tacite,  Ann. , XII, 33.10. Quinte-Curce, VII, 11, 4.11. Quinte-Curce, VII, 3, 6.12. D. G OGUEY , « La Campanie dans la littérature antique : réalités géographiqueset conventions poétiques »,  L’archéologie du paysage , Tours, 1978.  62 LES ÉTUDES CLASSIQUES particuliers à fournir en montagne et la perception péjorative des Romainspar les mots « crainte » et « peine » : metum laboremque 13 .Une hauteur démesurée, barrière piégeuse L’idée d’élévation est primordiale : l’  Encyclopedia Virgiliana 14  cite le« cliché » virgilien montibus altis. Altus 15 , celsus 16 , editus 17 , extrêmement fréquents en latin, sont souvent mis au superlatif 18 . Des termes très imagésmontrent une montagne « aérienne » qui « touche les nuages » ( aetherius 19 ,aerius 20 , nimbosus 21  ). Le grec aime, comme le latin, user des superlatifs.Il existe même un mont “Upatoj   qui est une partie du mont Messapion, en Béotie, près de Thèbes 22 . Parfois, les cimes « dépassent les nuages » 23 . Hormis les mots génériques tels que mons  ou collis ( Ôroj , lÒfoj )   et les substantifs exprimant directement la hauteur ( celsitudo, excelsitas,altitudo,  très fréquents 24 , souvent renforcés de façon pléonastique par desadjectifs comme infinita, magna, summa, insolita, ingens ), les diverssubstantifs utilisés pour désigner la chaîne de montagnes expriment vo-lontiers l’idée d’obstacle : Ammien Marcellin utilise par exemple suggestus,  qualifiés qui plus est d’ arduos 25 , puis aussitôt après, le suggestif  munimen («   rempart »). Des termes évoquent la barrière et le rempart, telsque claustra, obex, munimen, munitio, murus, en latin.   Les images desvignettes de la  Notitia Dignitatum  sur le Taurus et sur les Alpes montrent bien cet aspect, et la fonction de barrière naturelle stratégiquement renfor-   13. Quinte-Curce, VII, 11, 15.14. Vol. III, p. 573.15. Virgile,  Én. , VII, 726 : collibus altis. 16. Virgile,  Én. , XI, 320 : celsi montis. 17. Sall.,  Jug. , 92, 5 : mons saxeus in inmensum editus. 18. Méla, I, 27 : mons praealtus ; Pline, III, 197 : mons excelsus aeternis ardet ignibus  (« Une montagne très élevée brûle de feux éternels ») ; César,  BG  , III, 1, 5 : qui uicus positus in ualle non magna adiecta planitie altissimis montibus uniquecontinetur (« ce bourg, situé au fond d’une vallée très étroite, est enfermé de touscôtés par de très hautes montagnes »).19. Sil. It., III, 480-481 : riget ardua montis aetherii facies. 20. Catulle, LXVIII, 57 : aerii montis. 21. Pline, XVIII, 109 : montibus nimbosis. 22. Paus., IX, 19, 3. Pourtant, ce mont ne fait que 746 m d’altitude ! Cela dé-montre la valeur toute relative du superlatif.23. Hérodien, VIII, 1, 5 : « La nature <les> a dressées plus hautes que lesnuages. »24. Amm., XXIII, 6, 66 :    Baetae uero australi celsitudine montium inclinati ; Pline, II, 160 :  montium excelsitate. 25. Amm, XV, 10,1.  LE MODÈLE DE LA MONTAGNE SOUS LE HAUT-EMPIRE 63cée a été confirmée archéologiquement par des vestiges de fortificationsassez tardives 26 . Figure 1  Notitia Dignitatum : vignette du Taurus Comes per Isauriam (Source : http://www.ne.jp/asahi/luke/ueda-sarson/ComesperIsauriam.html) En latin comme en grec, il n’existe pas de mot pour ce que recouvre leterme français « chaîne » dans le contexte montagnard : métaphoriquement,le joug ( iugum)  exprime l’idée de l’étendue ininterrompue dans la plupart des cas ; le mot dorsum, par métaphore corporelle , peut également être utilisé. Ces substantifs, suivis ou non d’un nom propre, sont fréquemment associés de façon pléonastique à l’adjectif  perpetuus , pour souligner encoreplus l’idée de continuité, qui enferme et/ou fait obstacle 27 . Les Alpes sont par exemple considérées comme un ensemble de sommets (peu ou pasdifférenciés) « qui forment une ligne continue et donnent l’image d’uneseule montagne », comme l’écrit Strabon 28 . Les Alpes sont présentées parStrabon sous la forme d’une « ligne circulaire » ( periferÁ gramm» ) quiferme les espaces en deçà et au-delà, avec une concavité tournée versl’Italie 29  ; le Taurus est « une ceinture ». L’idée géométrique de la ferme-ture du cercle ( orbis, circulus,   kÚkloj   30  ) est poussée métaphoriquement    26. Cf. J. N APOLI ,  Recherches sur les fortifications linéaires romaines , Rome,1997, p. 58, 110, 260-276.27. Cf., en annexe, «   étude des verbes : l’étendue ». Le massif forme une barrièrequi freine les déplacements et les rend périlleux comme le résume Ammien Marcellin à propos des Alpes : Amm., XV, 10, 3 :  praecelsum erigitur iugum, nulli fere sinediscrimine penetrabile  (« Une haute chaîne se dresse, que presque personne ne peut franchir sans danger »).28. Str., IV, 6, 9.29. Str., V, 1, 3 ; II, 5, 28.30. Pline, V, 7 : circuli pour l’Atlas, Amm., XXIII, 6, 64 : orbis pour les montsdes Sères ; en grec, Strabon pour plusieurs chaînes.  64 LES ÉTUDES CLASSIQUES  jusqu’à celle de l’arc, du croissant de lune, qui apparaît sous l’Empire,avec Pline l’Ancien, et se développe chez nombre d’auteurs.Les cols, cluses ou verrous glaciaires sont alors des « entrées »,« sorties », « verrous de portes » ( interuallum, claustra, fores, porta, pylae,obex, excessus). Sur la Tabula Peutingeriana , on peut noter l’importancedu topos  de la barrière à franchir, par le style moutonné de la re-présentation des massifs, linéaires et peu franchis par les routes qui font l’objet de ce document cartographique. Les chaînes elles-mêmesn’intéressent pas ; ce sont leurs cols et les voies qui les franchissent qui sont mis en valeur, quand ils sont cités nominativement, ce qui est assez rare 31 .  La confusion sommet / col, et un problème de perception relative Ce qui est également révélateur de la perception négative des Romains,c’est que, dans leur évaluation des hauteurs, réduite à une approximation en temps de parcours, les sommets des montagnes sont en fait les cols. Un passage de Strabon 32 , qui cite Posidonius sur la hauteur des Alpes, lemontre bien : il parle de cent stades (18,5 km), de cinq jours de marche.Ce n’est pas de l’altitude qu’il s’agit, mais de la distance parcourue pourmonter ou descendre au col du Montgenèvre, qu’il considère comme un sommet, parce que c’est, de fait, le point le plus haut qu’atteignent lesRomains en passant de la Gaule à l’Italie. Il ne s’agit plus de l’estimation de la hauteur d’un col dans les Alpes, mais de celle de la hauteur du massif des Alpes envisagées de façon globale, c’est-à-dire depuis la plaine. Demême, quand Pline indique la longueur de la pente des Alpes, on ne sait pas où il situe sa « mesure », d’autant plus qu’il parle évasivement de« certains sommets » 33 . Son chiffre n’a donc qu’une valeur indicative.La comparaison de hauteur, fréquemment utilisée entre deux massifs,est « faussée » avec l’éloignement géographique des sommets, puisque lasimultanéité de la vision de chacun d’eux est impossible. Celle que fait Silius Italicus en est un bon exemple avec la prétendue « égalité » entre lesAlpes et l’Apennin :  Alpibes aequatum attollens caput Apenninus 34 .  Or ilfaut noter qu’ici la volonté du poète n’est pas de donner une valeur chiffréeexacte dans sa comparaison, ni même une estimation rationnelle de lahauteur des deux massifs : Silius ne veut pas satisfaire une curiosité« scientifique » de géographe, mais il veut créer avec les Alpes un symbole   31. Il y a par exemple une légende pour les Pylae d’Asie et certains cols alpins.32. Str., IV, 6, 5 : « On rapporte que la montée de leur hauteur la plus escarpéeest de cent stades et qu’il en faut autant pour redescendre de là jusqu’aux frontières del’Italie. »33. Pline, II, 162 : « Je n’ignore pas que certains sommets des Alpes s’élèvent par une longue pente qui n’a pas moins de 50 000 pas. »34. Sil. It., II, 314 : « L’Apennin qui se dresse aussi haut que les Alpes. »
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