La rhétorique de l'indignation ou le maniérisme cosmopolitain

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  La rhétorique de l’indignation ou le maniérisme cosmopolitain Cette petite étude cherche à s’interroger et à interroger l’indignation  qui non seulement occupe et préoccupe les médias mais apparaît aujourd’hui, d’une certaine manière, comme le média par excellence de la posture politique dite « engagée ». On pense naturellement au mouvement des Indignés se réclamant du petit pamphlet de Stéphane Hessel et faisant parler d’eux çà et là, de plus en plus fort, à la surface du globe. Indignés « high-tech »   s'appuyant sur une large diffusion, via les réseaux sociaux, de leur mot d'ordre : « United for Globalchange ». Nous pensons toutefois que la conscience indignée — signifiant  srcinairement  le regard distant de l’âme qui refuse de prendre part à l’injustice — s’est enlisée aujourd’hui dans « un maniérisme » tel que le rapport même de notre être à la cité se voit ébranlé. Maniérisme dont la prose pathétique de Hessel ne serait donc qu’une expression. La conscience indignée n’est-elle pas ainsi victime de « l’illusion techniciste » frappant une petite bourgeoisie en mal d’expression ? « Comme le marché à concurrence pure et parfaite de la théorie libérale, ce système [de l’intelligence collective] repose sur une axiomatique qui exige un être humain construit de toutes pièces pour la vérifier, le  planétaire pour l'un, l'  Homo economicus pour l'autre.  La société que forment ces  humains-là se passe bien du politique ; l'optimum économique et l'intérêt général     y sont  d'emblée la même chose, la médiation de l'espace public y est superflue . » 1  Nous discuterons alors la thèse de ces humanistes démontant l’époque technicienne — au langage « branché » et à la pensée « construite de toutes pièces » —, quand il s’agit de remonter à la racine du mal qui touche le monde politique. Nous verrons qu’une culture technicienne peut s’avérer authentiquement politique afin de reconduire notre interrogation sur le maniérisme en tant que tel  , lequel peut être transporté par la passion technicienne mais non causé en soi par la technologie et ses extravagances. Certes l’idée de progrès peut apparaître aujourd’hui naïve et sa défense causer bien des soucis à nos penseurs, — mais il appartient à la logique du progrès d’avoir le monde  pour horizon. Ce qui n’est plus le cas de l’indignation contemporaine…   Pour commencer, quelques morceaux tirés de l’air du temps : « Quand on s’intéresse aux questions d’usage, toujours prétextes aux bons mots et aux démonstrations savantes, il faut savoir prendre l’ironie et la dérision au sérieux et ne pas se laisser impressionner par l’érudition. En contrepartie, le travail sur la langue et ses usages a ceci de particulier qu’il permet tout à la fois de mesurer la profondeur d’un conditionnement et d’entrevoir la possibilité d’un chemin inverse. Ce qui s’apprend dans et par la langue a valeur de seconde nature. En même temps, ce qui se verrouille à travers la langue peut se déverrouiller, ce qui se confisque peut se rendre. 1  Félix WEYGAND, « La fin du politique : une critique de la cyberdémocratie », in COMMposite   [en ligne ], v2004 : http://commposite.org/2004/articles/weygan.html, p. 13.    Avoir la démocratie à l’usage, c’est possible, mais ça prend du temps. L’entreprise doit commencer tôt, se décliner à tous les âges et dans les différentes dimensions de l’espace social. Les jeunes générations doivent s’approprier leur patrimoine linguistique pour que, devenues adultes, elles aient leur mot à dire sur les mot  s. » (Claudie Baudino, Prendre la démocratie aux mots ) 2  « La ‘‘banlieue’’ ou plutôt ‘‘les banlieues’’ — le pluriel semble maintenant définitif — furent partout à la Une au cours de ces jours de colère [les trois semaines d’émeutes qui ont éclaté dans les banlieues françaises en octobre et novembre 2005], à égalité avec le mot cité, il est vrai. Le mot a de nouveau dévoré la réalité composite des agglomérations urbaines, et surtout s’est réinstallé sans vergogne dans le discours dominant avec la même charge de peur sociale, le même sentiment d’étrangeté voire de répulsion devant cette détresse juvénile qui ne sait pas se résigner, mais avec maintenant dans son usage un contenu ‘‘ethnique’’ infiniment plus fort qu’il y a une décennie. » (Alain Faure, Un  faubourg, des banlieues, ou la déclinaison du rejet  ) 3  « Nicolas Sarkozy est l’homme politique français qui utilise le plus le pronom “je”, talonné par Ségolène Royal et François Bayrou. Des résultats qui correspondent au trio de tête du premier tour de l’élection présidentielle de 2007. Coïncidence ? C’est en tout cas l’un des enseignements d’une petite brochure publiée par le site L’Internaute, intitulée ‘‘Les politiques pris aux mots’’ . Une étude qui propose une analyse des mots les plus utilisés par nos dirigeants, réalisée à partir des discours, interview et interventions des dix dernières années pour trente-cinq d’entre eux. » ( Valeurs actuelles , février 2011) 4   Avons-nous donc remarqué ? Il ne se passe habituellement pas une semaine sans qu’un mot arraché à son contexte — saisi à son instant   — ou censé ne relever que des marges du langage politique, ne fasse l’objet d’une analyse, d’un décodage, d’un décorticage, d’un épluchage, et ne devienne « un élément de langage » — comme si, de manière contradictoire, l’implicite devait être exposé (comme à une vitrine) et le texte être indexé (mis à l’index) pour se rendre accessible : le langage ne montre plus, il est montré  , y compris en ce qu’il se gardait bien de nous montrer. Les mêmes qui accusent le monde politique de n’être plus qu’un système tyrannique d’opérations communicationnelles s’adonnent à l’ingénierie linguistique. Et l’indignation devant ces mots qu’auraient eus le personnel ou la personnalité politiques avec le discours des minorités éclairées (l’envers de la communication de masse), de faire ainsi, d’ores et déjà le tour du globe à la vitesse de la lumière, via un tour que joue le Web qui retient   et répète  tout. « Tout » est retenu et répété — à la différence d’une mémoire vivante dont la constitution suppose de l’oubli ou de l’absence . 2  Claudie BAUDINO, Prendre la démocratie aux mots . Pour une réappropriation citoyenne de la langue et ses usages , Paris, L’Harmattan, 2008, pp. 238 et 239. Nous soulignons. 3  Alain FAURE, « Un faubourg, des banlieues, ou la déclinaison du rejet », in  Les mots de la stigmatisation urbaine  (Sous la direction de Jean-Charles Depaule), Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2006, pp. 30 et 31.  4  Valentin GOUX, « Le langage politique décodé », in Valeurs actuelles   [en ligne], 17 février 2011 : http://www.valeursactuelles.com/actualit%C3%A9s/politique/langage-politique-d%C3%A9cod%C3%A920110217.html    D’où l’activation de la logique du simulacre. Sur le plan de l’audience (et donc de ce qui compte) le « off » pouvant tenir lieu de « on », on questionnera l’authenticité du « off » : n’est-ce pas du « on » se faisant passer pour du « off » ? Les mots deviennent des images que leur signifié ne domine plus. Des images qui ne sont pas « justes », mais « juste des images », pour reprendre le mot fameux de Jean-Luc Godard. Les mots par quoi autrui se détache en parlant deviennent les mots parlés qui se détachent de l’autre, le piègent et le laissent sans voix. Dans le milieu virtuel, le mot-image est un monde en soi délesté des justifications de son évidence exemplaire. Son analyse, décodage, décorticage, épluchage, constitue précisément ce passage instantané à la surface de l’image en tant que démystification de la scène politique. Ainsi, quelles que soient les intentions de son auteur et la réalité qu’il désigne, un mot proféré par un homme politique — c’est-à-dire ressortissant au discours « dominant » et « hyper-communiquant » — peut s’imposer en tant que brûlot boutant le feu aux consciences indignées dans la proximité instantanée de l’information. A la cadence des éléments de langage répond la cadence de consciences survoltées . Il ne s’agit plus de s’indigner face à la société du spectacle, mais d’être engagé comme acteur à son détournement. Et comme le souligne, dans son bestseller, François Hessel que le langage de la tautologie n’effraie pas, comme si l’indignation, la vraie, se commandait : « Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. » 5  Le mot d’ordre hesselien ne consiste-t-il pas à devoir faire mine de découvrir ce qu’une conscience (qui se dit indignée) veut a priori  savoir ? Autrement dit, le succès de ce petit pamphlet (4 millions d’exemplaires vendus !) ne tient-il pas à ce que tous ces gens pouvaient enfin, en le lisant, s’écouter parler   sans avoir à l’écrire ? Comme si les mots (de Hessel) avaient servi à la fois de matière et   de forme à des préjugés diffus qui s’étaient alors fixés en une prise de conscience. Le magma d’opinions qui tente ainsi de se dépasser présente la structure du dédoublement d’où émerge le s’écouter-parler : la conscience s’anticipe dans un idéal — son propre prototype — tout en demeurant actrice ou reflet   de cet idéal. C’est que l’idéal n’a pas ici la structure de l’horizon duquel se dégagent d’authentiques possibilités à réaliser, mais constitue un thème obsédant   que l’on va se voir  jouer  . Fermée à l’ouverture du monde où s’arriment les mots, la conscience rebondit en soi comme écho qui est écho de soi. Mais l’art de la tautologie (on s’indigne parce qu’il faut s’indigner, prendre la pose du résistant) n’a-t-il pas comme sœur la technique moderne ? « Il est évident que pour être efficace aujourd’hui, nous explique Hessel un peu plus loin, il faut agir en réseau, profiter de tous les moyens modernes de communication. » 6  Il n’en faut pas davantage aux contempteurs de la technique pour y voir, dans cette compulsivité du Web — par quoi les mots ne reposeraient désormais plus en paix —, la défaite essentielle de la pensée ou de la culture. Le Web qui donnerait à chacun dans un parfait égalitarisme le droit de se défouler, constituerait l’indignation  programmée  qui, dans la 5  Jean-François HESSEL,  Indignez-vous  [PDF] : http://www.millebabords.org/IMG/pdf/INDIGNEZ_VOUS.pdf , p. 3. 6    Ibid  ., p. 8.  vie, ne rencontrerait plus que des signes de l’activité humaine (le monde arraisonné aux techniques), ce qui s’appelle le Progrès. Ce ne serait donc pas un hasard si l’optimisme de Hessel se réclame ouvertement de Hegel 7 . Ruse éternelle de l’histoire : on pense combattre la violence technocratique et capitaliste avec les moyens qui s’imposent  … ceux de la raison technique. La pensée ne fait en vérité œuvre de pensée qu’en se portant aux lointains dans un recueillement  , c’est-à-dire sans que son regard ne se perde en l’autre (le foisonnement du monde) grâce à l’exercice du foyer critique. « De Platon à Benjamin et Cavell, la philosophie n’a jamais dit autre chose : le monde est ce que notre regard peut saisir en articulant le multiple à l’un dans la proximité du lointain. » 8  L’œuvre que produit la pensée devient alors un carrefour de sens  tel que nous sommes amenés à y découvrir ce qu’un autre regard voit du monde et que nous ne voyions pas. Cette découverte de l’œuvre a elle-même lieu dans le temps , en ce sens où ce que nous y saisissons doit être ex-posé   dans une parole qui nous engage. Or, pour les contempteurs de la technique, à la temporalité de l’œuvre s’est substitué l’instant de la consommation (tout est à portée de main). La dialectique du proche et du lointain se serait abîmée dans une société de masse dont la climatique maniaque  (dont on peut dire qu’elle souffre d’un style « maniériste ») de l’internaute serait particulièrement révélatrice et dissimulerait l’état dépressif d’une époque, la fatigue d’être soi. « Le maniaque, écrit Henri Maldiney, vit dans un monde sans résistance, où tout lui est accessible, où rien ne fait problème, où il sait tout d’avance, où les êtres et les choses sont immédiatement à portée de main, sans distance, où tout se passe dans le simple ici-maintenant. En fait il n’est jamais auprès des autres ni des choses, jamais non plus auprès de soi. » 9  Comment, pour le technophobe, ne pas reconnaître dans ce tableau clinique l’activisme d’une jeunesse (ou de ceux qui se voudraient jeunes) agglutinée à des écrans sans profondeur qui ne médiatisent que leurs propres signes ? « […] l’individualisme hypermoderne n’est pas seulement consommationiste, précise Gilles Lipovetsky, il est simultanément expressif, conversationnel, en demande d’interaction multiple. Si la consommation fonctionne souvent comme consolation des misères de la vie, le nouveau tropisme communicationnel révèle, lui, les insatisfactions de la vie ‘‘passive’’ absorbée par le consumérisme. » 10  « Techniquement assisté » 11 , le langage se serait coupé des autres et des choses pour s’abîmer dans la répétition quasi mécanique de soi hantée par l’idée du Progrès. « De manière typiquement hypermoderne, le symbolique est atteint en étant surinvesti. Substituer la communication au langage en est l’exemple type. Tout devient communication, donc tout est communicable et transparent. Est ainsi évacuée la fonction du symbolique qui est de transmettre, et non de communiquer, le manque. Un manque irréductible qu’aucun produit ou service mis en marché 7  Cf.  Ibid  ., p. 5. 8  Jean-François MATTEI,  Le regard vide ,  Essai sur l’épuisement de la culture européenne , Paris, Flammarion, 2007, p. 121. 9  Henri MALDINEY, Penser l’homme et la folie , Grenoble, Jérôme Million, 1997, p. 130. 10  Gilles LIPOVETSKY,  La Culture-monde ,  Réponse à une société désorientée , Paris, Odile Jacob, 2008, pp. 84 et 85. 11  Nous empruntons l’expression à Alain FINKIELKRAUT, in  Nous autres, modernes , Quatre leçons , Paris, Editions Ecole Polytechnique, 2005, p. 155.  ne peut combler. Manque sans lequel la parole ne se déploierait pas. » 12  Tout devient visible, transmis et montré : en face de l’instantanéité totale des choses présentes, il n’y a plus de réel à affronter. Le langage ne parle plus au nom de ce qui manque (le réel), il s’épuise dans la quête de sa propre communication. Il est d’abord amusant de lire que les termes employés il y a plus de vingt ans pour assimiler la télévision à l’expansion de la barbarie  pourraient être repris et appliqués quasiment mot pour mot au Web par nos technophobes actuels. « Déréalisation par la disparition du temps, profère Jacques Ellul en 1987 : la télévision c’est l’instantané, (glorifié comme étant notre présence partout […].). Il y a une transformation de la relation au temps, également ici. On supprime les délais, et la durée (nous l’avons dit […] un événement qui dure n’est plus « intéressant » […]). L’instant est, grâce à la télévision,  parfaitement   tyrannique. » 13  C’est donc à se demander ce que pourrait bien nous réserver la technique comme dispositif encore plus « parfaitement » tyrannique que le Web… Plus sérieusement, Gilles Achache a récemment mis en lumière de façon remarquable, dans  Le complexe d’Arlequin 14 , contre la sainte alliance des néo-marxistes et heideggériens en mal de poésie, l’authentique possibilité d’ une culture politique  — grâce aux nouvelles technologies. Le philosophe esquisse ainsi une saisissante phénoménologie des  flashmobs 15  pour rendre compte de leur être véritablement événementiel . « Leur principe est de produire au sein d’un espace public (un grand magasin, une gare, un centre commercial, une place de centre-ville) un événement pacifique construit de telle sorte qu’il invite à interroger la règle familière que suivent les individus au sein de cet espace. » 16  Le pouvoir propre de la  flashmob  est de créer la surprise en faisant apparaître par le divertimento, le jeu  que dissimule le sérieux de toute convention sociale. Elle ne s’oppose pas à la convention, mais advenant en surimpression, elle renvoie la convention à elle-même dans l’étonnement devant sa propre possibilité qui apparaît autre . « Cela peut également prendre une tonalité tragiquement sérieuse quand en se bouchant les oreilles devant un écran de télévision sur une place public de Minsk on souligne que les seuls comportements acceptables pour le passant biélorusse à l’égard du discours de l’Etat sont d’y prêter attention ou de l’ignorer, mais non de le refuser : se soumettre ou se démettre mais ne pas critiquer. » 17  Autrement dit, si l’intention de la  flashmob est de faire événement, elle « n’est pas de faire masse » 18  : elle « échappe à la logique du nombre » 19  et donc aux contraintes qui flirtent toujours avec la logique de la puissance quand il s’agit d’encadrer le 12  Martin PIGEON, « Le toutalisme hypermoderne I », in Psychasoc – Institut européen psychanalyse et travail social [en ligne], 6 février 2009 : http://www.psychasoc.com/Textes/Le-toutalisme-hypermoderne-I-Les-conditions-historiques  13  Jacques ELLUL,  Le bluff technologique , Paris, Hachette, 1988, p. 395. Nous soulignons. 14  Gilles ACHACHE,  Le complexe d’Arlequin ,  Eloge de notre inconstance , Paris, Grasset, 2010, 241 p. 15  « Une flash mob est le rassemblement d’un groupe de personne dans un lieu public pour y effectuer quelque chose de particulier avant de se disperser rapidement. » (Anne-Caroline PAUCOT,  Le dictionnaire impertinent du Futur. Se divertir en découvrant l’avenir et… le présent  , Paris, M21 Editions, 2008, p 93.) Ajoutons que le rassemblement s’effectue grâce au Net puisqu’il s’agit d’une convergence d’individus sans lien préalable. 16  G. ACHACHE, Op. cit  ., p. 224. 17    Ibid  ., p. 225. 18    Ibid. , p. 228. 19    Ibid  ., p. 229.
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