L'architecture maçonnique existe-t-elle ?

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    L’ « ARCHITECTURE MACONNIQUE » EXISTE T ELLE ? François Gruson Architecte, enseignant à l’Ecole Nationale d’Architecture et de Paysage de Lille Membre du Conseil Scientifique et Technique du Musée-Archives-Bibliothèque de la Grande Loge de France Architecte-muséographe du « Musée de la Franc-Maçonnerie » à Paris, Grand Orient de France D’entrée, la question posée en titre pourrait paraître provocatrice, s’agissant d’illustrer par un propos théorique le catalogue d’une exposition consacrée… à l’architecture maçonnique. Pourtant, à la lecture de certains ouvrages ou magazines récemment parus 1 , notamment à la suite du dernier roman de Dan Brown 2 , on peut légitimement se poser la question. En effet, la mode du « polar ésotérique » a donné ces dernières années une place particulière à la Franc-Maçonnerie dans l’imaginaire collectif. Le tourisme s’est emparé de ce nouveau filon, et l’on voit fleurir aux étals des libraires des ouvrages 3  qui font la part belle à une supposée et mystérieuse présence des francs-maçons dans la ville. Les tracés urbains, les monuments emblématiques, les édifices ou leur décor seraient autant de signes laissés volontairement par des initiés à l’attention d’autres initiés, seuls capables de les déceler et de décoder par delà des siècles d’histoire un message crypté destiné à leur seule intention… Ces signes seraient l’expression d’un savoir ancestral, d’une sagesse ancienne ou d’un grand secret qui font les délices des aussi bien de complotistes de tous poils que de Francs-Maçons mal informés ou avides de légendes. Volontairement ou non, cette approche nourrit une fantasmagorie qui s’inscrit fortement dans l’imaginaire collectif. Ceci s’inscrit en continuité d’une autre fantasmagorie qui eut, au siècle dernier, les conséquences funestes que l’on sait. La présence d’une pyramide 4  ou même d’un simple triangle, un tracé en losange qui, vu du ciel, pourrait évoquer un compas et une équerre 1  Voir en particulier Sciences & Vie   hors série : « Dan Brown et le symbole perdu : Franc-maçonnerie, sciences occultes et savoirs cachés   », novembre 2009, ou Marie-France ETCHEGOIN et Frédéric LENOIR : « La Saga des Francs-Maçons   », Paris, Robert-Laffont, 2009 2  Dan BROWN : « Le symbole perdu   », Paris, JC Lattès, 2009 3  Voir notamment : Raphaël AURILLAC : « Guide du Paris Maçonnique   », Paris, Dervy, 1998, Monique CARA et Michel DE JODE : « Dictionnaire des Francs-Maçons célèbres   », Paris, Dervy, 2006, etc. 4  Au palmarès des monuments maçonniques supposés, citons au hasard l’obélisque de la Concorde, la pyramide de I.M. Pei, au Louvre, celle (à moins qu’il ne s’agisse d’un obélisque !) que forme la Tour Eiffel, ou encore celle coiffant la tour de la Part-Dieu, à Lyon, perçue par certains lyonnais comme une réponse maçonnique à la basilique de Fourvière, le socle de la première dépassant, paraît-il d’un mètre celui de la seconde. Ce bras d’honneur des maçons lyonnais à l’Eglise de Rome reste un « scoop » à vérifier !    entrelacées 5 , et l’imagination s’enflamme. Qu’en est-il exactement ? L’exposition « De l’imaginaire au réel  » est une rare occasion de mesurer sur pièces la part de fantasmes et de réalité, et de faire le tri entre l’affabulation et le constat vérifiable. Le scientifique, historien de l’architecture, ne peut se contenter de ce que Umberto Eco appelle la « vision paranoïaque de l’histoire   » 6 , qui consiste à faire coïncider, à la manière d’un cadavre exquis, des exemples judicieusement choisis, dans le seul but d’illustrer une thèse préalablement établie. Au delà de l’opinion que chacun peut se forger quand à la Franc-Maçonnerie elle-même, il parait intéressant, aussi bien pour le franc-maçon que pour le profane, de dénouer ce qui relève du fait avéré, de la supposition, de l’affabulation... ou du mythe ! Dès lors, la question doit être posée de manière épistémologique : s’interroger sur l’existence d’une architecture qui serait qualifiée de maçonnique revient à poser la question de ce qui serait de nature spécifiquement maçonnique dans l’architecture, qu’il s’agisse de l’architecture construite ou l’architecture rêvée. Pour répondre à cette question, il nous faut préalablement définir ce qui, dans le champ de la culture maçonnique, fait explicitement référence à l’architecture en tant qu’ art   et à l’architecte en tant que figure  . En effet, le corpus symbolique maçonnique s’est principalement construit autour de l’art de bâtir : matériaux (la pierre), outils (équerre et compas, pour ne citer que les plus emblématiques), méthodes (construction, géométrie, tracé, etc.), acteurs (ouvriers, architecte, rois), objet (Temple). Les objets maçonniques rituéliques (tabliers, diplômes) ou de convivialité (vaisselle d’agapes) y font d’ailleurs largement référence. Il est vrai que l’architecte initié aux mystères de la Franc-Maçonnerie baigne dans cette environnement visuel et symbolique, sorte de paysage mental sensé agir sur son esprit. Dès lors, on peut légitimement s’interroger sur l’éventualité d’une influence de ce paysage mental  sur sa manière de penser l’architecture, c'est-à-dire le lieu (rituélisation des usages, sacralisation, etc.), ou la forme (géométrie, référence à des figures connues, etc.). 5  Ce thème avait été celui du premier roman Dan BROWN (« Anges et Démons   », Paris, JC Lattès, 2002) à propos du plan de Rome. Entretemps mieux informé, l’auteur, dans son dernier roman, réfute l’srcine maçonnique du tracé de la ville de Washington DC, tout en faisant de son architecte, Pierre L’Enfant, un franc-maçon, ce qui est faux. Le thème général d’un « projet maçonnique » s’agissant de la constitution d’une ville, a fortiori d’une capitale, n’est pas innocent quand on sait le rôle joué par le tracé urbain dans l’histoire du pouvoir politique en occident. Force est de constater que ces élucubrations proviennent le plus souvent d’ouvrages à visée complotiste ou ouvertement anti-maçonnique. 6  Cette « vision paranoïaque de l’histoire   » chère à Umberto Eco a été remarquablement développée dans son roman « Le Pendule de Foucault   » (Paris, Grasset, 1990) dans lequel une simple liste de commissions (certes fort ancienne) devient la clé ultime de la compréhension de l’univers. La mise sur le même plan d’une pensée analogique, reposant le plus souvent sur des mythes, et d’une pensée déductive, reposant en principe sur des faits avérés, produit des résultats généralement réjouissants, à force de « il est certain que   » ou de « ce ne peut pas être une coïncidence si  », dont Umberto Eco s’est fort bien gaussé dans son roman. Si la littérature anti-maçonnique dispose de quelques fleurons du genre, force est de constater que les rayons ésotéristes et les ouvrages maçonniques eux-mêmes en sont également assez bien fournis…    Affirmer une influence maçonnique dans l’œuvre de Claude-Nicolas Ledoux (dont l’appartenance maçonnique n’est pas démontrée), de Victor Horta (maçon avéré) ou de Le Corbusier (son appartenance maçonnique a fait long feu 7 ) nécessiterait un travail d’analyse architecturale comparative qui reste à mener. Il serait tout aussi tentant de déceler, au travers d’une histoire réécrite de l’architecture moderne, l’influence d’une pensée maçonnique sur l’invention de la modernité en architecture. Encore faudrait-il parvenir à définir la spécificité d’une telle pensée, pour autant que cela soit possible, et la distinguer, ce qui ne va pas de soi, de la pensée des Lumières. Il faudrait ensuite mesurer, par les moyens de l’étude historique, cette influence éventuelle sur l’invention d’une pensée moderne ou contemporaine de l’architecture. Rien de ceci n’est démontré dans l’état actuel des recherches en histoire de l’architecture, et reste surtout sujet à caution dès lors que la franc-maçonnerie se définit alternativement ou simultanément comme « traditionnelle » et/ou « progressiste ». En revanche, on peut affirmer sans risque que l’architecture construite par des francs-maçons pour des francs-maçons (c'est-à-dire l’architecture des temples maçonniques) est maçonnique   dans la mesure où elle met en œuvre un programme fonctionnel (lié principalement à la pratique du rituel et des agapes) et symbolique (par la mise en place de l’espace et des décors) lié à une pratique spécifiquement maçonnique. Comme toute démarche qui propose de remplacer les fantasmes par le principe de réalité, cette approche raisonnable pourrait sembler décevante. C’est pourtant celle qui avait été retenue, et à juste titre, lors de la précédente exposition consacrée par les Archives d’Architecture Moderne   à Bruxelles à l’architecture maçonnique 8 . Cette architecture méconnue, il est vrai rarement ouverte au public, constitue tout à la fois un patrimoine remarquable (malheureusement ignoré autant par les obédiences maçonniques que par les services patrimoniaux) et un corpus historique unique, véritable champ de recherche laissé en friche par les chercheurs. Au-delà du large public auquel elle s’adresse, ’exposition « De l’imaginaire au réel  » a aussi pour vocation de solliciter les appétits des chercheurs, architectes, historiens, en mal de sujets de recherche srcinaux… 7  Charles-Edouard JEANNERET, dit LE CORBUSIER, est noté comme franc-maçon dans le « Dictionnaire des francs-maçons célèbres » (op. cit.). L’archiviste de la loge de la Chaux-de-Fonds, contacté par l’auteur de ces lignes, a confirmé qu’il s’agissait d’un homonyme. Dommage ! Les thèmes corbuséens (le nombre d’or, la main ouverte, l’idée de l’ordre, la fascination pour la lumière, etc.) et la chronologie s’accordait merveilleusement bien avec cette hypothèse… 8  Voir le remarquable catalogue de cette exposition : Maurice CULOT (sous la direction de) : « Architectures maçonniques   », Bruxelles, A.A.M., 2006. On pourra également se référer, dans un autre registre, au très large catalogue édité par le Grand Orient d’Italie : Marcello FAGIOLO : « Architettura et massoneria : l’esoterismo della costruzione   », Roma, Gagemi, 2006
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