Jean Regnier : une vision carcérale de la paix

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  Memini. Travaux et documents publiés par la Société des études médiévales du Québec, 7 (2003), p. 159-173 Jean Regnier: une vision carcérale de la paix Tania VAN HEMELRYCK Fonds National de la Recherche Scientifique, Université catholique de Louvain L'œuvre poétique de Jean Regnier, bailli d'Auxerre et sujet de Philippe le Bon, nous est parvenue par le biais de l'édition de 1526, qui rassemble diverses pièces sorties de sa plume sous un intitulé générique: Les Fortunes et adversitez  • De ce volume émergent deux parties distinctes. La première renferme un recueil poétique, le Livre de Prison, témoin de la captivité de l'auteur en terre française, de janvier 1432 à mai 1433. Les productions présentes dans cette partie sont assez hétéroclites, car elles expriment à la fois le désespoir personnel du prisonnier, ses appréhensions civiques sur l'état de la France, mais aussi ses élans amoureux dans les pièces envoyées à son épouse, et enfin sa vision personnelle des fins dernières dans un Testament. Quant à la deuxième partie, elle comprend diverses pièces qui furent composées après la captivité. Malgré ces apparentes divergences, Jean Regnier « a conçu avec ses Fortunes et Adversitez un ensemble de grande diversité de tons, dont l'uni té est assurée par le double j eu de l' éq uili bre en tre la fan taisie et la gravité d'une part, et, d'autre part, d'une série de points de repère chronologiques qui lui donne le rythme général d'un réci t » 2. 1. Jean REGNIER, Les Fortunes et Adversitez. Texte publié par E. DROZ, Paris, Champion, 1923 (S.A.T.F.). 2. R. MENAGE, « Deux poètes en prison: Maître Jean Reynier et le prisonnier de Loches », Senefiance, 5 : Exclus et systèmes d'exclusion dans la littérature et la civilisation médiévales, Aix-en-Provence, C.U.E.R.M.A., 1978, pp.241-249.  160 Memini. Travaux et documents Outre une datation assez large comprise entre 1433 et 1465, ces textes témoignent, à divers niveaux de littérarité, de l'intérêt personnel de Jean Regnier pour l'écriture. En effet, il semble bien que Jean Regnier fut un adepte de la plume, bien avant sa réclusion forcée de Beauvais, et l put peut-être participer aux puys poétiques, fréquents dans les villes du Nord. Bailli d'Auxerre depuis 1424, Jean Regnier remplit plusieurs missions connexes à sa charge afin de défendre les intérêts du duc de Bourgogne dans le conflit de la guerre de Cent Ans, car Philippe le Bon était devenu maître de l'Auxerrois après la cession de la région par les Anglais. C'est au cours d'une de ses expéditions, le 14 janvier 1432, que Jean Regnier est capturé par les hommes de Charles VII et détenu pendant un an et demi à Beauvais. Il est libéré contre le paiement de mille écus en 1433. Dans l'espace de ces quelques pages, nous souhaiterions nous arrêter brièvement sur une facette particulière de ce kaléidoscope poétique: la vision pacifique 3 du poète lors de sa captivité. De fait, un passage du Livre de prison concerne explicitement les motifs de la guerre et de la paix (vers 1457 à 2122)4. Dans la 3. Cette étude constitue la version remaniée d'une partie de notre thèse: T. VAN HEMELRYCK, Les marques pacifiques de la littérature française médiévale: d'Eustache Deschamps à Pierre Gringore, Université catholique de Louvain, Faculté de Philosophie et Lettres, 2000, 2 vol. 4. Bien que tout ce passage ait bénéficié d'une étude par Gérard Gros, nous pensons que certains points pourraient être précisés dans l'optique pacifique; cf. G. GROS,« Croisade contre les Boesmes, ou guerre et paix chez Jean Regnier. (Sur un passage du Livre de la Prison) », Cahiers de Recherches Médiévales, 1 (1996), p. 105-127. Dans son article, René Menage déforce un peu l'unité de ce passage en y associant les vers précédents, depuis le vers 1330 (cf. art. cité, p. 242-243) ; en effet, l'allongement du passage inclut dès lors d'autres rubriques: Balade layee que le prisonnier feit le jour de Pasques p. 50), Comment ledit prisonnier se complaint du poursuyvant lequel ne retourna pas au jour qu'il avoit promis p. 52), Comment ledit prisonnier se complaint de son varlet lequel ne retournoit point (p. 52), qui n'encadrent pas aussi explicitement ce passage sur la guerre et la paix, comme le font les deux autres rubriques citées dans le texte.  Jean Regnier: une vision carcérale de la paix. 161 premlere édition du texte - parue le 25 juin 1526 5 - deux titres assez explicites encadrent le passage, corroborant cette lecture pacifique: Comme ledit prisonnier se complaint des pays estranges ou il a esté bien ayse, et ou pays dont il est natif il a grant fortune et se lamente des maulx qu'il voit venir en France 6• Comment après e que le prisonnier a parlé des faitz de la guerre il parle d'autres matieres en continuant son œuvre 7• Il va sans dire que ces titres ne figuraient peut-être pas dans les documents qui sauvegardèrent la mémoire des vers de Jean Regnier jusqu'à leur impression au début du XVIe siècle; malheureusement, aucun témoin manuscrit n'a été retrouvé jusqu'à présent 8 bien qu'il existe cinq exemplaires de l'édition de 1526. Concernant ce passage centré sur la guerre et la paix, Eugénie Droz notait que Le bailli abonde en considérations sur les malheurs de la France; ces préoccupations donnent à son livre une certaine dignité et permettent de comparer l'auteur à Alain Chartier. [ ... ] Ces six cents vers sur la paix et la description des 5. Il est à noter que le permis d'imprimer a été obtenu le 10 mai 1524 ; cependant, Jean de la Garde ne l'imprima que deux ans plus tard, après la défaite et la captivité de François 1 er , à Pavie, le 24 février 1525. Le roi resta prisonnier de Charles Quint jusqu'au 17 mars, après la signature du traité de Madrid, le 14 janvier 1526; voir: R.J. KNECHT, Un prince de la Renaissance: François 1 er et son royaume, Paris, Fayard, 1998, p. 219-247. Sur l'impact de cette bataille en littérature, voir: CI. THIRY, L'Honneur et l'Empire: à propos des poèmes de langue française sur la bataille de Pavie », Mélanges à la mémoire de Franco Simone, Genève, Slatkine, 1980, t. 1, p. 297-324. 6. E. DROZ, op. cit., p. 55. 7. Ibid., p. 77. 8. Déjà en 1923, Eugénie Droz notait: L'œuvre de Jean Regnier ne semble pas s'être conservée en manuscrit. Je n'ai du moins retrouvé sous cette forme qu'une seule chanson, ballade en trois (vers 2256-2311) qui figure sans attribution dans le ms. 205 (fol. 375) de la bibliothèque de la ville de Berne. Ce manuscrit, qui date de la seconde moitié du xve siècle, a été écrit à Sens. ». Voir ibid., p. vii.  162 Memini. Travaux et documents maux de la guerre rappellent étonnamment le Lay de Paix d'Alain Chartier; la similitude de pensée et d'expression est très grande, mais la suite des idées et le rythme des vers sont différents 9• Ces 0 n t peu t -ê t r e ces 1 g n e s qui 0 n t fa i t é cri r e à P Tuc cil 0 que Jean Regnier avait composé un Lay de Paix; bien qu'il existe effectivement une communauté de ton entre les vers de Regnier et le texte de Chartier, la structure formelle de leur production les distingue clairement. En effet, Alain Chartier a composé un lai dans la pure tradition poétique de l'époque tandis que Jean Regnier a agencé quelque 665 vers sur le mode des malheurs de la France afin de dégager du Livre de Prison un tout thématiquement homogène, traversé par les composantes traditionnelles de la littérature pacifique médiévale et par le recours obligé aux masques du prisonnier pour parler aux puissants. Cependant, bien que certaines pièces épousent les caractéristiques formelles du lai, l'œuvre complète ne satisfait pas aux exigences de cette forme poétique. La narration pacifique de Jean Regnier débute au vers 1457 par le récit d'une expérience personnelle ll. En effet, l'auteur relate ses nombreux voyages en pays étrangers et en Extrême-Orient, où, malgré le caractère païen de CeS contrées, il vécut des moments de félicité et ne dut jamais subir les maux qui l'accablent alors en France (v. 1457-1506) Et partout ay fait chiere lye Sans avoir mal ne villenie, 9. Ibid., p. xxvii. 10. Nous n'avons pas pu consulter cet ouvrage; dès lors, nous nous basons sur les observations de Claude Thiry. Voir Cl. THIRY, « Que mes maistres soient contens. Jean Regnier, prisonnier, au carrefour de Bourgogne et de France », dans Cl. THIRY (éd.), A l'heure encore de mon escrire. Aspects de la littérature de Bourgogne sous Philippe le Bon et Charles le Téméraire, numéro spécial des Lettres romanes, (1997), p. 183-205. Notons que, dans son article déjà mentionné, Gérard Gros nomme parfois ce passage « lai de paix ». 11. Dans son article, Cl. THIRY s'est penché sur l'attitude de l'auteur dans la partie de son Livre de Prison consacrée à la guerre et à la paix. Cl. THIRY, «L'Honneur et l'Empire ... », art. cité, p. 197-204.  Jean Regnier: une vision carcérale de la paix. Peine, tourment ne maladie, Oncques ne feis chere meilleur. Et en France qui a nourrie Ma personne, sera ma vie Fin l en toute douleur Par Fortune que Dieu mauldie. (v. 1475-1482) 163 Dès le vers 1482, l'auteur pointe distinctement Fortune l2 comme la responsable des malheurs du temps présent. Les vers suivants illustrent l'universalité des maux dont elle afflige les hommes sans distinction sociale. Bien qu'il évoque également le sort pénible de la population du royaume, Jean Regnier omet cependant d'expliquer plus longuement comment Fortune s'acharne avec vigueur sur le monde. En effet, il semble craindre des représailles bien réelles de lagent, soit ceux qui le tiennent à merci: Helas, par ma foy, se je osasse, Je parlasse Plus avant de ceste matiere, Së autre que Dieu ne doubtasse, Je comptasse La chose qui est assez clere, Mais la gent est de tel maniere Si tres fiere Quëilconvientquejem'enpasse. (v. 1507-1515) Ces précautions oratoires perdurent jusqu'au vers 1540 ; il s'agit pour l'auteur de se mettre à l'abri d'éventuelles réactions négatives, tant de la part de ceux qui le gardent captif que de ceux qui pourraient le faire sortir de sa geôle l3 • Les formules sont 12. A ce sujet, voir M. LACASSAGNE,« Poétique de la fortune dans le Livre de la Prison de Jean Regnier », Nottingham French Studies, 38, 2 (1999), p. 150-158. 13. Comme l'a souligné Claude Thiry, il convient de relativiser quelque peu la vision romantique du pauvre prisonnier mis aux fers dans son cul-debasse-fosse; en effet, Jean Regnier a pu être,« à certains moments de sa captivité, assigné à résidence chez Pierre Du Puis, ou bien il pouvait bénéficier, grâce à ce dernier, d'un régime de faveur, comportant notamment des visites de no dame et du mesnage ... », cf. Cl. THIRY, art. cité, p. 187.
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